Côte 103.0

Publié le par les jeunes écrivains

« Côte 103.0 »

 

  Je revenais de l’Etat-Major qui était établi sur l’autre rive du fleuve gelé. J’avais reçu l’ordre de reprendre la colline Mamaiëv qui surplombait la ville de près de 100 mètres de hauteur, 100 mètres d’enfer, m’avait dit un sergent qui avait tenté avec tout un régiment de reprendre la colline voilà 15 jours. Une vraie boucherie : 5 survivants sur près de 150 hommes au départ. En tout cas, cette colline, qui était la seule d’ailleurs, était un très bon point d’observation pour l’ennemi, et je devais la reprendre, moi ainsi que les 50 vaillants soldats de mon escouade qui seraient prêts à mourir pour leur patrie. Je pris mes 7 meilleurs hommes : les sergents Poliakov, qui était un excellent sniper, Chernov et Dimitriev, les sous-lieutenants Denisev et Konstantinov ainsi que le lieutenant Leonov qui me servait de second (c’était un Komsomol), pour aller en reconnaissance des lieux et pour y évaluer les forces ennemies en présence.

  Nous prîmes par la gare qui avait été reprise voilà trois jours tant bien que mal. Nous nous fîmes arrêter par une patrouille alliée qui nous connaissait, on avait eu l’occasion de faire équipe ensemble pour reprendre l’usine Octobre Rouge.

  « Capitaine Koroliov ! » s’exclama l’un d’entre-eux. Et s’engagea alors une petite conversation :

  - « Oui, oui c’est bien moi sergent Petrov !

  - Ah ! Ça fait vraiment plaisir de vous revoir camarade capitaine !

  - Moi de même sergent, enfin passons à autre chose, je suis très pressé puisque je me suis vu confier une mission de la plus haute importance : la colline Mamaiëv !

  - Ah oui ! Je comprends camarade capitaine, je vérifie vos papiers et donc vous n’avez pas d’ordre de mission ? Excusez-moi camarade capitaine mais avec tous ces espions !

  - Non, en effet je n’en ai aucun. Mais faites sergent, faites ce que vous avez à faire. »

C’était un communiste accompli, un sergent qui aurait dû être pris comme exemple, un modèle à suivre vraiment contrairement à ce Zaïtsev.

  - « Bien camarade capitaine ! Tout est bon, vous pouvez passer et bonne chance !

  - Merci sergent ! Et restez en vie, on a besoin de plus de gens comme vous ici !

  - Merci camarade capitaine. »

  Alors nous pûmes reprendre notre chemin. Nous traversâmes des quartiers presque déserts, nous rencontrions parfois certaines de nos troupes qui patrouillaient. L’essentiel de nos forces étant massées à proximité des usines Barricades et Octobre Rouge et de l’usine des tracteurs. La majeure partie des forces ennemies y était également présente, et presque tout le reste était à la colline Mamaiëv en train d’observer avec horreur le déroulement des combats. On pouvait entendre au loin le bruit de la bataille qui faisait rage. La banlieue par laquelle nous passâmes ensuite était surtout jonchée de cadavres datant des jours, des semaines, et même des mois précédents, montrant l’atrocité des combats qui s’étaient déroulés dans la ville depuis septembre. Enfin nous arrivâmes dans un immeuble au pied de la colline. Avec d’énormes précautions nous analysâmes la situation, l’adversaire avait énormément renforcé sa position : il y avait de nombreux bunkers sur le flanc de la colline reliés par un réseau de tranchées où était parfois placé un canon anti-char en batterie ou bien un mortier. Ce grand réseau de tranchées avec ses barbelés menait au Bunker principal qui était établi au sommet et où flottait sur le toit un drapeau à croix gammée. Il y avait au moins 400 ou 500 hommes.

  J’appelai l’Etat-Major par radio :

  - « Ici le Capitaine Dimitri Koroliov, 284e division de fusiliers.

  - Oui, capitaine que se passe t-il ?

  - Passez-moi le Général Tchouïkov je vous prie.

  - Bien, attendez. »

J’attendais près d’une très longue minute avec beaucoup d’inquiétude, et s’il ne pouvait pas me répondre, s’il était occupé ou absent ? Mais non, j’entendis sa vois grave me répondre :

  - « Oui camarde Koroliov !

  - Oui mon général ! J’ai un gros souci mon général !

  - C’est à propos de la colline Mamaiëv ?

  - Oui mon général, les troupes allemandes ! Je les estime à 400, 500 hommes !

  - Ah... »

J’entendais pendant ce long silence qu’au bout du fil, le général Tchouïkov dépliait des cartes, marmonnait des noms de régiments et d’armées. Et d’un seul coup :

  - « Ah ! J’ai trouvé capitaine ! Bien, alors, regroupez toute votre escouade sur votre position, lancez un assaut pour essayer de faire le plus de dégâts possibles sur leurs défenses, vous devrez tenir 2 heures, ensuite ce qui reste de la 62e de la garde vous rejoindra, près de 500 hommes, des blindés et des canons antichars  et alors là vous pourrez lancer un assaut final pour exterminer ces nazis jusqu’au dernier, pas de pitié camarade Koroliov ! Vous avez saisi ?

  - Oui !! Mon général.

  - Bien ! Bonne chance capitaine et revenez vivant !

  - Oui mon général ! »

  Sa voix, ses mots m’avaient donné un tel réconfort. Mais à présent j’étais seul à diriger la vie de tous mes hommes. Alors, j’ordonnai au reste de mon escouade de me rejoindre. Une heure passa, tous mes hommes étant prêts et briefés de ce qu’ils devaient faire, nous pûmes lancer un assaut aussi désespéré qu’héroïque, il nous fallait tenir une heure, soixante longues minutes infernales et sanglantes. Il faisait si froid, la terre était gelée, il y avait de la neige au sommet de la colline. Un de mes hommes dit : « Bah ! Il ne fait que -10, -20, nos gars devant Moscou se sont battus sous -40 l’hiver dernier ! » Il n’était que 3 heures de l’après-midi mais le soleil était déjà rare, caché par les lourds nuages de neige. Mais pas le temps de bavarder c’était l’heure de partir à l’assaut.

  - « En avant !! Pour l’Union Soviétique !!

  - Hourrah !! »

Et c’est dans cet élan de désespoir et d’amour de la patrie que nous partîmes à la mort. Poliakov, notre sniper, était le seul à ne pas charger, il était dans l’immeuble en train d’éliminer le plus d’officiers et de servants de mitrailleuses que possible.

  Nous traversâmes la rue le plus rapidement possible et nous nous callâmes contre un long et large mur avec quelques passages pour monter sur la colline, il nous restait pour l’instant toujours 100 mètres à grimper. Je pris la radio dans le dos du 1ère classe Volodia. Je demandai une frappe d’artillerie sur la position ennemie.

  - « Affirmatif ! » me répondit le lieutenant artilleur.

Nous attendîmes la frappe impatiemment. Nous entendîmes de grosses détonations qui résonnèrent à travers la ville.

  - « Ah ! Voilà, on va rire ! » s’exclama un de mes hommes.

On entendit un long sifflement aigu et boum ! Pendant près de deux minutes les Allemands se firent canarder par notre artillerie accompagnée de Katiouchas. Les canons se turent et alors nous pûmes lancer l’assaut. Allez, plus que 50 minutes à tenir. Lorsque nous passâmes le mur, nous pûmes nous apercevoir que notre artillerie avait fait un formidable travail. La plupart des canons antichars qui nous étaient réservés avait été détruits, des fantassins gisaient sur le sol sans vie, certains bunkers étaient même hors d’usage. Cela nous fit chaud au cœur et nous donna encore plus de courage. Il nous fallut tout d’abord parcourir une cinquantaine de mètres à découvert sans compter des barbelés qui étaient dissimulés à certains endroits. Pas de mines anti-personnel, quelle chance.

  Ouf, c’était bon on avait passé les 20 premiers mètres, les plus difficiles, une quinzaine de morts et 5 blessés, ça allait, j’aurais imaginé plus de pertes, mais c’était bon il restait encore du monde pour se battre. Nous étions arrivés dans la première ligne du réseau de tranchée, à présent, nous pouvions avancer presque toujours à couvert. Il nous fallait maintenant progresser dans les tranchées en faisant le nettoyage. Je regardai ma montre, encore trois quarts d’heure. Notre montée héroïque qui m’avait parue si longue n’avait duré que 5 minutes. Alors, nous nettoyâmes les tranchées, les bunkers un par un et ceci pendant près de 35 minutes. Plus que 10 minutes. Nous étions dans la dernière tranchée qui était à 15 mètres devant le bunker principal, plus gros que les autres. Les Allemands avaient été malins, pour accéder au bunker principal il fallait dans tous les cas parcourir 15 mètres à découvert. Le sous-lieutenant Denisev m’annonça qu’il avait réussi à trouver un canon antichar encore en état de marche. Je lui ordonnai d’aller le chercher. Il fit vite, le canon devait être à quelques mètres, dans la tranchée voisine. Nous le mîmes en batterie, nous tirâmes un obus, inefficace. Les Allemands nous tirèrent dessus avec leurs mitrailleuses, nous perdîmes alors 2 soldats, le sous-lieutenant Denisev et le sergent Dimitriev. Poliakov quant à lui était toujours dans l’immeuble, encore en vie, beaucoup d’entre nous n’avaient pas eu cette chance. Il ne me restait qu’une poignée d’hommes : Leonov, mon second ; le sergent Chernov ; ce cher Dimitri Poliakov ; le sous-lieutenant Konstantinov et un autre soldat qui était nouveau, je ne connaissais même pas son nom. Foutue guerre. Nous réfléchîmes sans trouver de solution pendant un moment jusqu’à ce que Dimitri nous rejoigne en faisant signe.

  - « La 62e !! La 62e !! »

En effet nous pûmes voir arriver la 62e armée de la garde, enfin ce qu’il en restait. Ces braves-là combattaient ici depuis le début de cette terrible bataille, voilà 4 mois, c’étaient de vrais vétérans de ces combats. Ils montèrent nous rejoindre pour l’assaut final, nous n’eûmes pas longtemps à attendre. Les chars pilonnèrent d’en bas le bunker, les troupes purent nous rejoindre rapidement tandis que les chars continuaient à pilonner la position adverse.

  « C’est bon tout le monde est là, on va bien voir qui triomphera. » dis-je.

  - Je criai : « Chargez !!! »

Et l’hécatombe repris. Nos chars venaient à peine d’arrêter le pilonnage du bunker, que les Allemands se mirent à nous tirer dessus. Vu ce massacre, combien de ces vaillants soldats allaient perdre la vie ? Beaucoup trop. 15 mètres infernaux, ne serait-ce pas même une fraction de seconde de répit. Leurs mitrailleuses nous canardaient sans relâche, je voyais un homme à gauche tomber, puis un autre homme à droite, un blessé qui avait perdu un bras, l’autre qui avait une vingtaine de balles dans le corps, encore un autre qui avait le crâne défoncé et j’épargne bien des détails de la souffrance et de l’atrocité de cette charge encore une fois héroïque.

  C’est bon, j’étais sauvé, nous étions contre le mur du bunker, nous pouvions voir que sur le sol, gisait une trentaine voir même une quarantaine de morts, sans compter les blessés, au moins le double. Et le pire dans tout ça, c’était que ces Allemands, ces monstres, achevaient les blessés et même tiraient sur les morts pour être sûrs qu’ils ne simulaient pas. Cela ne faisait qu’amplifier notre haine face à ces nazis. Je me demandais bien pourquoi moi, je restais en vie, pourquoi moi, je n’étais jamais blessé, quelle chose me préservait encore en vie ? Nous entendîmes crier en allemand, intrigués nous jetèrent un coup d’œil au coin du bunker, juste à côté, se situait la porte pour accéder à l’intérieur, nous étions à quelques pas de la victoire, mais les Allemands n’allaient pas se laisser avoir aussi facilement. Les cris que nous entendions étaient en fait ceux de leurs renforts : de l’infanterie et quelques chars en contrebas. La bataille n’était pas encore gagnée. Le commissaire politique de 2e classe Nicolaï Bogdanov qui accompagnait la 62ème  armée fit des signes aux pilotes de nos chars, c’était bon, ils
avaient compris, ils se déplaçaient pour aller prendre à revers les blindés allemands.

  - Il nous chuchota : « Maintenant, à nous de jouer camarades ! En avant ! »

  Et c’était reparti, nous étions nombreux, mais les Allemands aussi et sur le col des vêtements de certains d’entre-eux, nous pouvions voir l’insigne des SS. Nous nous battions autant au corps à corps avec des couteaux ou tout ce qui nous tombait sous la main, qu’avec nos armes à feu. Les SS étaient sans pitié, pas étonnant, et nous non plus d’ailleurs, surtout avec le commissaire qui, même s'il se battait à nos côtés nous surveillait pour voir si l’on épargnait aucun Allemand. A un moment, un SS qui était touché de 2 balles au torse, se mit à genoux devant moi et me supplia de l’épargner, le général Tchouïkov avait été clair : pas de pitié, et puis ce SS il ne le méritait pas, ce n’était qu’un monstre qui avait sûrement commis des atrocités. Alors, je pointai mon arme sur sa tête et l’exécutai. Le commissaire qui m’avait vu m’a crié : « Bravo !! Vous avez bien fait ! » J’étais presque dégoûté qu’il m’ait félicité pour avoir fait ça, enfin bon ce n’était qu’un SS, et moi je me croyais moins barbare à ce moment-là. Je repris le combat avec acharnement, comme tout le monde sur le sommet de la colline. Mais ma chance ou je ne sais quel autre miracle qui m’avait sauvé maintes fois m’avait quitté. J’entendis une grosse détonation et tout à coup tout s’arrêta et devint noir.

 Je vis que je reprenais ma vue petit à petit, elle était de moins en moins floue. Je n’entendais plus les bruits assourdissants des cris d’agonie, des détonations et des explosions, mais un agréable bruit de radio en marche qui marmonnait des paroles. Je repris conscience et je m’imaginais que j’avais rêvé. Cependant, on pouvait entendre, à la radio :

  - «  L’Etat-Major soviétique à Stalingrad nous informe que la colline Mamaiëv est totalement sous contrôle de nos troupes. Et ceci au prix de lourds sacrifices. Nous devons cette victoire au 2e escadron de la 284e division de fusiliers et aux restes de la 62e armée de la garde. Le 2e escadron de la 284e division de fusiliers a totalement été décimé, seulement 2 de ses hommes sont encore en vie : le capitaine Dimitri Koroliov, commandant l’escadron, qui est actuellement à un hôpital militaire sur l’autre rive de la Volga et le sergent Dimitri Poliakov qui vient d’être promu lieutenant et décoré de l’ordre de Lénine pour ses actes héroïques et qui est actuellement avec nous. Qu’avez-vous à dire lieutenant Poliakov ?

  - Je suis d’abord très heureux aujourd’hui d’avoir survécu à cet enfer, j’y ai perdu beaucoup d’amis : le lieutenant Leonov qui a été brulé par un lance-flammes à quelques instants de la victoire ; Vladimir Konstantinov qui lui, est mort dans l’explosion qui a blessé le capitaine Dimitri Koroliov et j’en épargne d’autres. Et je pense surtout au capitaine qui, j’espère va se remettre de ses blessures.

  - Merci lieutenant pour nous avoir accordé un peu de votre temps. »

Et l’infirmière coupa la radio.


 

Et voilà, c’est ainsi que même les hommes les plus puissants, les plus solides ne sont, au final, rien face à l’atrocité et au caractère impitoyable de la guerre. Le 2e escadron de la 284e division de fusiliers comptait à son arrivée dans la bataille près de 70 hommes. A présent, 20 ans plus tard, je suis le seul survivant : Dimitri est mort dans Berlin, près du Reichstag le 30 Avril 1945, ce brave garçon, il n’avait que 25 ans. Alors, tu vois Ivan, ne souhaite jamais participer à une guerre.

 

 

 

 

Publié dans Concours 3°

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