Lettre 9 (article)

Publié le par jeunes écrivains


Les gueules cassées
: Poilus qui rentrent mutilés de la guerre.

N.B. : Pour répondre à cet extrait, vous pouvez écrire un extrait de roman qui raconterait son retour chez lui.





Impressions d'une gueule cassée
, par Léo Sandri, Almanach du combattant, 1928.




Ma tête de plus en plus s'alourdit à présent, je sens mes forces décliner.
Si bizarre que cela puisse paraître, je n'ai pu définir encore la nature exacte de ma blessure. Car je dois être blessé, je le sens bien : je vois du sang des épaules , il me coule sur les manches, mes mains sont rouges, rouge aussi tout le devant de ma capote. Un miroir, je veux voir. Ai-je le crâne défoncé? Un haut-le-coeur me rejette en arrière. Ce n'est pas possible, on a changé ma tête, ce n'est plus moi.
Je ne me reconnais plus : mon visage, ce trou en étoile ouvert jusqu'aux oreilles? Le beau visage de mes vingt ans, cette bouillie de chair et d'os, ces lambeaux sanguinolents? Et ce sanglant hachis, mes joues pleines de tout à l'heure, mes lèvres, mon nez, ma langue, tout ce que furent des traits sympathiques, et maintenant disparus à jamais?
Mon menton me pend au cou comme une cravate de commandeur, et mes yeux ne sont plus que flammes vacillantes enfouies dans des orbites protubérantes et cerclées de noir.
L'image reflétée fait peur : je hurlerais de désespoir, plus de bouche, mais une gueule et de ma gueule béante, ne sortent que des rugissements de fauve aux abois.
J'ai sondé depuis lors toute l'odieuse barbarie incluse dans ces mots de César : " Soldat, frappe au visage"! Certes je venais de vivre les minutes les plus extraordinaires de mon existence de poilu. Mais cette fois je suis pour ainsi dire perdu en un rêve fantastique où m'emporte un véritable vent de folie. Maintenant, le soleil descend dans une gloire embrasée incendiant le couchant. Tous les reliefs sont teints de pourpre, teints de sang. Il ne reste plus qu'à profiler ma silhouette titubante d'homme ivre de son propre sang, sur ce décor tragique construit pour moi et façonné pour lui
Le crépuscule s'étend et le calme revient avec lui.



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