Lettre 8 (extrait de roman)

Publié le par jeunes écrivains

Un fardeau appreciable.
"Tout ce qui est fabriqué pour le soldat est commun, laid, et de mauvaise qualité,depuis leurs souliers en carton découpé, aux pièces attachées ensemble par du grillage de méchant fil, jusqu'à leurs vêtements mal taillés, mal batis, mal cousus, mal teints, en drap cassant et transparent -du papier buvard- qu'un jour de soleil fait passer, qu'une heure de pluie transperce, jusqu'à leurs cuirs amincis à l'extrême, friables comme des copeaux et que déchirent les tenons, leur linge de flanelle plus maigre que du coton, leur tabac qui ressemble à de la paille[...]
Le chargement! Il est formidable, et on sait bien, parbleu, que chaque objet le rend plus méchant, que chaque petite chose est une meurtrissure de plus.
Car il n'y a pas que ce qu'on fourre dans ses poches et dans ses musettes. Il y a pour compléter le barda ce qu'on porte sur son dos.

Le sac, c'est la malle et même c'est l'armoire. Et le vieux soldat connaît l'art de l'agrandir quasi miraculeusement par le placement minutieux de ses objets et provisions de ménage. En plus du bagage règlementaire et obligatoire - les deux boîtes de singe, les douze biscuits, les deux tablettes de café et les deux paquets de potage condensé, le sachet de sucre , le linge d'ordonnance et les brodeqins de rechange-nous trouvons bien moyen d'y mettre quelques boîtes de conserve, du tabac, du chocolat, des bougies et des espadrilles, voire du savon, une lampe à alcool, et de l'alcool solidifié et des lainages. Avec la couverture, le couvre pieds, la toile de tente, l'outil portatif, la gamelle et l'ustensile de campement, il grossit, grandit et s'élargit, et devient monumental et écrasant.et mon voisin dit vrai : chaque fois, quand il arrive à son poste après des kilomètres de route et des kilomètres de boyau, le poilu se jure bien que, la prochaine fois, il se débarrassera d'un tas de choses et se délivrera un peu les épaules du joug du sac. Mais chaque fois qu'il se prépare à repartir, il reprend cette même charge épuisante et presque surhumaine ; et il ne la quitte jamais, bien qu'il l'injurie toujours"

Henri Barbusse, Le feu, 1916
N.B. : boîte de singe : boîte de corned-beef

Publié dans témoignages

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