Lettre 4 (poème)

Publié le par jeunes écrivains

 

Il y a

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses pareilles à des asticots
Dont il naît des étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon
    amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus
   autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz
   asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de
Nietzsche de Goethe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon
   amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une jeune fille qui pense à moi à Oran
Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour
   des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin
   de l'Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme
   le bleu horizon dont il est vêtu et avec
   quoi il se confond
Il y a Vénus qui s’est embarquée nue dans un havre de la mer jolie pour Cythère
Il y a les cheveux noirs de mon amour
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a des Américains qui font un négoce atroce de notre or
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l'Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient les planches pour
   les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris
   devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de çi de là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j'avais fait pour Madeleine dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas
   laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leurs cours
Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur vers Madeleine
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrail-
   leuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais
   été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les
   campagnes occidentales
Il y a des femmes qui apprennent l’allemand dans les régions occupées
Elles pensent avec mélancolie à ceux dont elles se demandent
   si elles les reverront
Et par-dessus tout il y a le soleil de notre amour

Gui

30 septembre 1915

 

Guillaume Apollinaire




Apollinaire est mort en 1918, au retour de la guerre, de la grippe...  Pour tout savoir sur cet auteur :

http://www.etudes-litteraires.com/apollinaire.php

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